
Rudolf Lehnert (1878-1948) et Ernst Landrock (1878-1966). Ces deux noms, associĂ©s Ă jamais, rĂ©sonnent avec l’Ăąge d’or de la photographie orientaliste. Actifs en Afrique du Nord au dĂ©but du XXe siĂšcle, ce duo a construit et diffusĂ© une imagerie de l’Orient qui a profondĂ©ment marquĂ© l’imaginaire europĂ©en. Pourtant, leur travail, cĂ©lĂ©brĂ© pour sa qualitĂ© technique et son esthĂ©tisme, fait aujourd’hui l’objet d’une relecture critique essentielle.
Les Artisans d’un Orient de Carte Postale
Rudolf Lehnert, le photographe d’origine allemande, et Ernst Landrock, l’homme d’affaires tchĂšque, se rencontrent en Suisse et s’installent Ă Tunis en 1904. Ils y fondent le studio Lehnert & Landrock, qui deviendra rapidement l’un des plus importants de la rĂ©gion.
Leur succĂšs repose sur la crĂ©ation d’un corpus d’images de l’Afrique du Nord (Tunisie, AlgĂ©rie, puis Ăgypte) qui rĂ©pondent parfaitement Ă la soif d’exotisme du public europĂ©en, plongĂ© dans l’Ăšre coloniale. Leurs photographies dĂ©peignent :
- Des paysages grandioses du désert, des oasis luxuriantes et des architectures de médinas.
- Des scÚnes de vie mises en scÚne : Bédouins fiers, marchés animés, et figures de sagesse.
- Des portraits idĂ©alisĂ©s, souvent des jeunes hommes et femmes dans des poses empruntĂ©es Ă la mythologie ou Ă l’art occidental.
Leurs clichĂ©s, vendus sous forme de tirages d’art, d’albums et surtout de cartes postales, ont jouĂ© un rĂŽle majeur dans la diffusion d’une vision romancĂ©e et idĂ©alisĂ©e de l’Orient, une vision figĂ©e dans le temps, loin des rĂ©alitĂ©s sociales et politiques de l’Ă©poque coloniale.

Le Poids de l’HĂ©ritage Colonial et de la Controverse
Si le travail de Lehnert et Landrock est reconnu pour son esthĂ©tique et sa maĂźtrise du tirage, il est aujourd’hui impossible de l’aborder sans un regard critique sur le contexte de sa production.
1. La Question des Représentations
Le plus grand point de friction concerne les cĂ©lĂšbres photographies de nu rĂ©alisĂ©es par Lehnert, principalement en Tunisie. Ces images, qui mettent en scĂšne des jeunes filles et des jeunes hommes souvent mineurs, posant nus ou lĂ©gĂšrement voilĂ©s dans des dĂ©cors artificiels, sont un produit direct de l’Orientalisme colonial.
Elles ne visaient pas Ă documenter la rĂ©alitĂ©, mais Ă satisfaire le fantasme Ă©rotique et exotique du spectateur occidental. Des analyses rĂ©centes, notamment lors d’expositions critiques, ont soulignĂ© :
- Le manque de consentement ou le paiement de modÚles souvent en situation de précarité.
- La mise en scĂšne forcĂ©e (comme l’Ćuvre Les Trois GrĂąces, qui transpose un motif grec sur des corps tunisiens).
- La stéréotypie et la déshumanisation des sujets réduits à des objets de désir ou de curiosité.
2. L’Exclusion des RĂ©alitĂ©s
Leur Ćuvre, bien que vaste, omet les aspects moins “pittoresques” ou politiquement sensibles de la colonisation. Elle offre une image aseptisĂ©e oĂč le conflit, la pauvretĂ© ou la rĂ©sistance sont invisibles, renforçant la vision d’une population soumise et intemporelle.
L’ActualitĂ© de Lehnert & Landrock
Aujourd’hui, les archives de Lehnert & Landrock, conservĂ©es notamment par des institutions comme Photo ElysĂ©e Ă Lausanne, sont des documents inestimables. Elles sont la matiĂšre premiĂšre d’une rĂ©flexion contemporaine sur :
- Le rĂŽle de la photographie dans le systĂšme colonial.
- La construction des stĂ©rĂ©otypes et leur persistance, y compris Ă travers les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle.
Leur histoire nous rappelle que l’art, et en particulier la photographie, n’est jamais neutre. L’Ćuvre de Lehnert & Landrock est un puissant miroir qui, en nous montrant comment l’Orient a Ă©tĂ© vu par l’Occident il y a un siĂšcle, nous oblige Ă interroger notre propre regard sur l’Autre aujourd’hui. C’est en contextualisant et en critiquant cet hĂ©ritage que l’on peut vĂ©ritablement comprendre l’histoire complexe de ces images.
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